Il veulent débâillonner la grande muette (par Yann Saint-Sernin)

Publié le 20/10/2014 à 06h00 , modifié le 20/10/2014 à 07h19

La Cour européenne des droits de l’homme veut que la France autorise les syndicats dans l’armée. Quelques militaires mènent ce long combat malgré leur hiérarchie.

Blâmes, radiation, mise à pied : la liberté de parole coûte parfois cher aux militaires qui osent sortir du rang.

Jeune retraité, le major Bernard Cordoba, ancien commandant du Psig de Libourne (33), sourit : « Quand je suis entré dans l’armée, dans les années 1970, les gradés nous serinaient que, chez nous, il n’y avait pas de pédés, pas de gauchos et pas de syndiqués ! » Ce dernier point vient de valoir à la France une condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Saisie par une Association de défense des droits des militaires (Adefdromil) et par un gendarme d’active, le colonel Jean-Hugues Matelly, la CEDH vient d’enjoindre à la France de reconnaître la liberté syndicale et la liberté de se constituer en associations au sein de l’armée.

Grand chambardement

Une révolution au sein de la grande muette. À l’origine de ce grand chambardement, une poignée de trublions qui mènent depuis une quinzaine d’années un combat juridique avec la hiérarchie militaire. Les ganaches peuvent pourtant se rassurer. Si les artisans du mouvement se reconnaissent sous la casquette de « casse-couilles des régiments », le soviet n’est pas pour autant en passe de noyauter la troupe.

Dans l’armée, une fois qu’une doctrine est établie, ça confine au dogme religieux

« Des syndicats ? On n’en demandait pas tant ! Sur le modèle des autres professions, ce ne serait pas souhaitable… », avoue le major Cordoba. « Il faut des structures préservant les valeurs et les modes opérationnels nécessaires au fonctionnement de l’armée », précise Jean-Hugues Matelly.

Bien que ces militaires affirment seulement souhaiter que le dialogue social ne soit pas du seul ressort de la hiérarchie militaire, cette dernière montre une franche hostilité. « Nous n’avons jamais demandé que l’application du droit et du bon sens. Mais dans l’armée, une fois qu’une doctrine est établie, cela confine au dogme religieux », regrette Jacques Bessy, ancien patron du GSIGN devenu avocat et aujourd’hui président de l’Adefdromil.

« Des menaces de mort »

L’association a été créée en 2001 par Michel Bavoil, un officier des troupes de marine. « J’avais servi pendant cinq ans dans un tribunal militaire. J’ai vu comment l’armée rendait la justice… J’ai compris qu’il fallait faire quelque chose », explique Michel Bavoil.

L’Adefdromil se chargera de défendre les militaires en conflit avec leur hiérarchie et de leur apporter un soutien juridique. « Une association subversive modérée », notera l’armée dans ses rapports. « Un directeur de cabinet du ministère a eu un jour l’idée de produire une note menaçant d’interdire l’association. Elle était agrafée aux bulletins de solde. Ça nous a fait une publicité incroyable ! Nous en avons profité pour assigner la ministre de la Défense pour voie de fait. » Le TGI de Paris renverra les deux parties dos à dos. Mais l’association ne sera pas dissoute.

L’Adefdromil s’impliquera dans des dossiers souvent tabous dans l’armée. « Nous avions défendu un adjudant harcelé par son colonel, qui convoitait sa petite amie. Ça avait fait des vagues. Puis on a mis notre nez dans la Légion étrangère. Là, j’ai reçu des menaces de mort », poursuit Michel Bavoil.

« Gendarmes et citoyens »

Parallèlement, dans le prolongement des manifestations de 2001, les gendarmes s’organisent à leur tour. « Quand je les ai vus défiler dans la rue, ça a choqué ma morale républicaine. Si on en est arrivé là, c’est que quelque chose n’avait pas fonctionné en amont », explique Jean-Hugues Matelly.

Les gendarmes créeront en 2007 un forum Internet intitulé Gendarmes et Citoyens. Sous couvert de pseudonymes, ils font part de leurs coups de gueule ou revendications. « Très vite, la direction générale a envoyé un colonel pour nous espionner. Il s’était inscrit sous un faux nom, mais on l’a vite repéré », rigole Bernard Cordoba.

La direction générale de la gendarmerie nous a renvoyé un colonel espion, mais on l’a vite repéré !

Fin 2008, le forum compte plus de 3 000 adhérents. « La direction de la gendarmerie était terrorisée et a créé son propre forum. Mais, pour y accéder, il fallait donner son nom et son matricule. Autant vous dire que le succès n’a pas été au rendez-vous », poursuit le major.

Mais, lorsque huit gendarmes sortent de l’anonymat et reconnaissent être au bureau de l’association, la réaction est immédiate. « Dans les statuts, il y avait le terme “défense des intérêts des gendarmes”. Pour l’armée, cela voulait dire : syndicat. Ils nous ont ordonné de démissionner. On a recréé une association, en changeant les statuts et en mettant des retraités », explique Bernard Cordoba. « On édite un magazine. On traite des suicides non reconnus, des cas de harcèlement… », explique Christian Contini, gendarme à la retraite et président de la nouvelle association.

« Mouvement inéluctable »

Si ces militaires savourent leur victoire, la plupart reconnaissent y avoir laissé des plumes. Menant parallèlement une activité de chercheur au CNRS, Jean-Hugues Matelly totalise quatre blâmes pour « manquement au devoir de réserve ». Plus une radiation, en 2010, pour avoir critiqué le rapprochement entre police et gendarmerie (sanction annulée par le Conseil d’État). « Un jour, j’ai été auditionné par des sénateurs. Je leur ai expliqué qu’il ne servait à rien d’interroger un militaire devant son chef si on voulait se faire une idée du moral des troupes. Le lendemain, j’étais convoqué chez le colon ! En 2012, j’ai pris la vice-présidence de la deuxième association. Ça m’a valu une suspension immédiate. J’ai dû démissionner à nouveau », se souvient Bernard Cordoba. Michel Bavoil poursuit : « Moi, ils m’ont envoyé à Nîmes, sous commandement de la Légion. Je crois qu’ils pensaient qu’ils allaient me massacrer ! Mais ce ne fut pas le cas. » Pourtant, selon Jean-Hugues Matelly, « le mouvement est inéluctable. Mais il faudra l’accompagner, car le silence était devenu une habitude dans l’armée ».

Source: Sud Ouest

À lire également