La guerre en rose Par Jacques BESSY, président de l’Adefdromil (Association de défense des droits des militaires).

Commençons d’abord par un couplet patriotique. Quel Français ne ressentirait-il pas de la fierté de la réussite de l’expédition de notre armée au Mali ? Voir la liesse des populations libérées d’une servitude barbare, voir la France fêtée, adulée, cela donne du baume au cœur dans ces temps de morosité infinie. Nous pensons pourtant qu’il ne faut pas se laisser griser par une euphorie trompeuse.

Bien évidemment, l’effet positif de la descente victorieuse au Mali ne se limite pas à la seule satisfaction patriotique du peuple français.

C’est, en premier lieu, sur le plan politique qu’il faut juger des résultats de notre guerre éclair.

De manière inattendue, la cote de popularité du Président, chef des armées, a remonté de manière spectaculaire. Alors que nous avons encore à l’esprit le souvenir douloureux de nos 88 morts en Afghanistan, et de nos quelques 600 blessés, cette nouvelle guerre avec un seul tué, à ce jour, de notre côté et pas de cadavres visibles en face, est une guerre propre, une guerre en rose à laquelle jamais aucun socialiste n’aurait songé en élisant François Hollande. La cote des armées est donc au plus haut  chez les représentants de la majorité parlementaire, qui découvrent cyniquement qu’une bonne intervention extérieure peut faire oublier la crise économique en France avec son cortège de chômeurs et de pauvres. Au passage, le ministre de la Défense, Jean Yves Le Drian en tire des bénéfices secondaires, puisque l’opération lui a permis de mettre au pas l’état-major des armées et le marin qui le dirige en montrant aux caméras de télé que la « guerre » victorieuse est conduite depuis une salle de réunion attenante à son bureau. Vanitas vanitatum !

Ensuite, cette opération, baptisée si facilement « guerre » -contrairement à notre intervention en Afghanistan- constitue une aubaine inespérée pour le lobby militaire. Des réductions drastiques du volume et des moyens de nos forces étaient sur le point d’être actées dans le Livre blanc commandé par la Président. La guerre au Mali va donc coûter plus que prévu, dans la mesure où elle pourrait contraindre peu ou prou le chef des armées, reconnaissant, à limiter l’austérité programmée. Qui tirera le mieux les marrons du feu : l’aviation, l’armée de terre, les hélicos, les forces spéciales ? On va entendre, dans les semaines et les mois à venir, des experts parfois téléguidés, mettre en perspective tel ou tel moyen militaire pour tenter d’influer sur les choix en matière d’armement et de stratégie.

Sur un plan technique, saluons bien sûr la réactivité de nos troupes et leur projection rapide à plusieurs milliers de kilomètres de la métropole. La suite dira, peut-être et toutefois, si la logistique a été à la hauteur de notre ambition, c’est-à-dire si nous avions réellement les moyens.  A la veille de la visite triomphale du 2 février de François H, le nouvel empereur du Soudan français retrouvé, il y avait, parait-il, près de 1200 militaires français toujours stationnés sur l’aéroport de Bamako, sans mission, sans hébergement et en tenues diverses et variées, faute d’avoir été équipés avant leur départ. De quoi, relativiser ce qui est présenté comme un succès de la disponibilité et de la préparation opérationnelle.

Sur le plan tactique, il serait prudent de la jouer piano moderato plutôt qu’andante allegro.

Qui est notre adversaire ? Il s’agit de bandes de rebelles, équipées des surplus laissés par la guerre en Libye, composées d’anciens mercenaires à la solde de Khadafi, de Touaregs nostalgiques de l’époque de la Senoussia ((Senoussia : confrérie musulmane, fondée à La Mecque en 1837 par Sidi Muhammad bin Ali al-Sanussi (1791–1859), qui s’est implantée en Libye, au Tchad, en Algérie, au Soudan, au Niger et en Égypte. Le chef de la Senoussia, basé en Libye inspira la révolte des touaregs conduite par le sultan d’Agadez, Tagama  et par Kahoussenn, touareg issu de la tribu guerrière des Ikazkazanns entre 1914 et 1920. La famille Al Senoussi a régné sur la Libye, jusqu’à la prise de pouvoir par Khadafi.)), plus ou moins inspirés par des préceptes erronés de l’Islam, de nomades arabes fanatisés. La diversité des mouvements : AQMI, Ensar Dine, Mujao, MLNA… et la divergence des obédiences indiquent qu’il s’agit moins d’alliés que de concurrents, profiteurs et pillards, sans projet politique sérieux. Sans couverture aérienne, ils ne peuvent mener qu’une guerre de rezzous sur véhicules 4×4. Face à une armée moderne, leur salut réside uniquement dans la fuite et dans le refuge dans les massifs montagneux du nord : Adrar des Iforas au Mali, Aïr au Niger, voire Hoggar ou Tassili des Ajers en Algérie. L’aviation française, parfaitement renseignée, a fait le gros du travail. Les rebelles survivants ont vite compris qu’ils allaient se faire massacrer et ils ont habilement laissé le champ libre aux forces franco-maliennes. L’armée de terre a donc eu le mérite d’occuper prudemment et sûrement le terrain délaissé par l’adversaire.

Etait-il nécessaire pour autant de faire sauter une compagnie de légionnaires parachutistes à Tombouctou ? Sans doute, fallait-il utiliser le potentiel aérien disponible. Alors, pourquoi s’en priver ? On imagine le plaisir du chef d’état-major particulier du Président, de pouvoir faire sauter, sans grands risques, une compagnie de son ancien régiment, le 2ème REP, destinée à empêcher les exfiltrations de terroristes de la ville. Magnifique kriegspiel joué comme un cas concret de l’Ecole de guerre ! Nous dira-t-on un jour combien d’islamistes ont été arrêtés par cette brillante manœuvre aéroportée, dont on ne sait finalement si elle n’avait pas un but plus médiatique qu’opérationnel ?

La désinformation a déjà commencé. Il est facile d’embellir la victoire, d’écrire des rapports dithyrambiques ! L’enthousiasme et l’euphorie du bon déroulement de l’opération risquent de nous faire manquer d’humilité et de réalisme.

Le nouvel empereur du Soudan français, François H, est allé  se faire fêter au Mali comme les chefs militaires d’autrefois l’étaient, après un combat victorieux contre un rezzou.

Peut-être a-t-il eu droit aux mêmes louanges que celles rapportées, en langue haoussa, par Louis Alibert dans son livre « Méhariste » ((Editons Delmas -1945 page 49)) : Zaki ! Zaki ! Chi ne zaki ya cachi massou-yaki (Lion ! Lion ! C’est lui le lion qui a tué les maîtres de la guerre) Zaki ! Zaki dogo ! Chi né nassara serki n’daoua (Lion ! Grand lion ! C’est lui le Blanc, le roi de la brousse) ?

Nous supposons que le retour dans la grisaille parisienne va être un peu difficile…

Après la teuf, il y a toujours le danger de la gueule de bois !

02/02/2013

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